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le dernier bureau avant la fin du monde

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Sourds

 

 

 

 

La présentatrice hurlait les informations du jour, mais étonnamment, son visage restait impassible, détendu, serein. Les mots, terribles, roulaient d'un mur à l'autre, comme une vague de colère blanche. Le volume de la télévision était vraiment très haut. Jean-Pierre monta un peu le son. "Saloperie de TV ! Pas possible d'entendre ce qu'elle dit !" Il se pencha en avant, saisit son fauteuil par les accoudoirs et, tortue à la carapace de velours côtelé, s'approcha péniblement du poste, jusqu'à apercevoir la trame de l'image. En regardant bien, on voyait les luminophores clignotant, comme autant d'alarmes déclenchées par quelques imprudents à travers les ondes.
"L'épidémie continue son expansion et seuls quelques villages du SIDA se sont rencontrés au sommet de Rio pour limiter l'émission de vaches tremblantes les vétérinaires fera une allocution ce soir…" La bouillie sortait de la bouche impeccable de la présentatrice, animée cependant par un léger tremblement.
Jean-Pierre commença à s'énerver. Il ne comprenait décidément rien à ce que racontait la femme tronc plantée au milieu de l'écran. Et impossible de demander quoi que ce soit aux autres. Le téléphone était inutile, personne ne répondait jamais, et il avait cessé depuis longtemps de sonner.

Tout était si calme...

Les voitures, rares, passaient dans la rue sans un bruit, comme glissant sur un coussin d'air. De la science fiction ! Et pourtant, quelles traînées noirâtres elles pouvaient laisser derrière elles, rendant l'asphalte surchauffé plus brillant encore. Les voisins n'avaient jamais été aussi calmes depuis des années. Et ce calme ne s'expliquait pas seulement par la disparition, quelques jours auparavant, du petit Michel, un sale gosse de huit ou neuf ans, fort bruyant pour sa petite taille. Ses parents étaient plongés dans une détresse sourde, les privant de la parole, ne les laissant communiquer que par grimaces, leurs visage soudains baignés de larmes silencieuses. Ils n'avaient pas entendu les condoléances de circonstance que leur avait lancées Jean-Pierre depuis le pas de sa porte entrebaillée. Pas grave ; plus personne ne se parlait ces derniers temps, les cafés étaient déserts, comme les rues. On voyait seulement passer, de temps à autre, un pauvre hère, l'épaule suivant le tracé rectiligne des façades des immeubles, silhouette de guingois reposant sur une ombre noire d'encre. Le soleil donnait trop depuis des semaines. Irrespirable. Noir et blanc, mal aux yeux. Trop de lumière pour les paupières, trop de sueurs pour les sourcils. Brûlant.

Avec leurs conneries, ils avaient tout détraqué. Et pourtant, semblait-il à Jean-Pierre, nombreux avaient été ceux qui s'étaient élevés pour prévenir les pouvoirs publics que nous allions droit à la catastrophe. Ignorées, les pythies, balayées, leur revendications écolos, oubliées, leurs sombres prémonitions. Et pourtant, on ne parlait plus que de ça à un moment : l'atmosphère qui se détraque, les animaux qui foutent le camp, les gens qui crèvent…
Prenez la crise de la vache molle : des bestiaux qui ne tenaient plus sur leurs pattes tordues, et qu'on devait soutenir pour les mener à l'abattoir. Ah ça, les steaks n'avaient jamais été aussi tendres, et c'est pas faute de leur taper sur la gueule, ou de les traiter comme des moins que rien. Ca bouffait de la farine à tout bout de champ, et ça ne voyait pas un champ de sa vie. L'herbe, on leur en aurait donné qu'elles auraient été malades de toute façon. Plus l'habitude les pauvres bêtes. Mais par contre, excusez, pas une fièvre, rien. Les vaches du moins. Parce que les moutons, eux, ils l'avaient bien chopé la fièvre affreuse. Un truc qui portait bien son nom, on ne voyait plus de mouton chez le boucher : les bestioles étaient certainement rendues laides comme tout, invendables. La fièvre affreuse qui les terrifiait tellement, les congénères, qu'ils se mettaient à trembler. Pas beau à voir. Mais on eut beau prévenir tout le monde, personne n'entendait apparemment. Et ça brûlait les bestioles par paquet à travers le monde. Comme si on avait besoin de réchauffer l'atmosphère. Comme feu de joie, on a vu plus approprié, semblait-il à Jean-Pierre.
Alors les gens restaient chez eux. Pas malin, malin… La peinture qui s'écaillait était boulottée par les marmots et ils s'en allaient rejoindre le petit Michel dans une allée dûment répertoriée, "les mimosas F 9". Et qu'on plantait les parents tout debout devant une dalle en marbre rose un peu voyante. Ils chancelaient, écrasés de chagrin et de chaleur. On les voyait qui arrosaient les fleurs calcinées par le soleil, puis s'aspergeant l'un l'autre, quand les fleurs avaient cramé et que la boule de feu, là haut, s'attaquait à leur crâne rougi. Bientôt, ils iraient retrouver le petit dernier, ça, Jean-Pierre en était certain.

Il ne quittait plus le fauteuil et la télé, suivant d'un œil sec l'évolution de la maladie. Un truc pas prévu a priori, qui rendait les gens sourds. On n'entendait quasiment plus rien depuis des mois. Tant mieux, comme ça, Jean-Pierre pouvait à nouveau dormir sans être dérangé par les râles des agonisants du quartier. Tranquille, Jean-Pierre.

Gothic - 9 août 2001

 

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