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le dernier bureau avant la fin du monde

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Les vivants

 

 

 

 

Involontairement exilé au large des bureaux du 919, le professeur Nawak n'abandonne pas pour autant ces compagnons dans leur lutte pour garder intacte leur insanité d'esprit.

 

Difficile d'évoluer dans le monde d'Internet loin du sage état dépressif adopté par les locataires du bureau 919… Difficile d'être seul à ne pas s'enthousiasmer pour la soi-disant merveille communautaire que représente le web. J'ai lu avec attention les rapports de mon éminent collègue Randolf Ichobald Peace et j'en suis venu à me dire que décidément, je commençais à détester avec un dégout sans cesse croissant tous les vivants que je côtoie quotidiennement. Son manuel m'est très précieux. Mais à mon tour, j'aurai aimé étudier cette race, le vivant, à laquelle je n'appartiens plus tout à fait.


La Vie

Si l'on en croit mon cher collègue Randolf Ichobald Peace, de nos jours, exister ne signifie plus forcément vivre et on peut exister sans être pour autant un vivant. Or pour vivre, les vivants doivent sacrifier leur temps à effectuer des tâches inutiles et humiliantes, dont le but consiste à faire tourner en rond un système qui ne mène à rien et recommence éternellement son cycle routinier et absurde . On travaille dans des sociétés qui nous payent pour vendre des choses à d'autres personnes, qui sont à leur tour payées pour vendre des choses à d'autres personnes. On vend de tous vous savez, de la bouffe, des voyages, des voitures, des morceaux du mur de Berlin, des étoiles (dont certaines sont déjà éteintes depuis des milliers d'années, ce qui fait qu'en fait on a vendu un gros paquet de photons, volatiles et éphémères) ; on peut aussi acheter de faux parents pour un week-end, un faux chien, on peut acheter des enfants, des organes… On peut tout acheter, même le silence (de certains témoins). Finalement, être vivant se résume à travailler toute la semaine pour faire consommer les autres et devenir consommateur dès qu'on a du temps de libre. Notre vie se résume en fiches de salaires, notes d'hôtels, liste de course, tickets de caisses, amendes et pv… Les joies équivalent à une augmentation, l'excitation est stimulée par les soldes, la morosité provient de la hausse des impôts.

Pour moi, la seule solution vraiment saine dans cette vie, c'est d'être mort…


Le Bonheur

" Etre bête, égoïste et en bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux. Mais si la première vous manque, tout est perdu ." Gustave Flaubert

Pour rester vivant, il faut être heureux. Or, dans notre société de consommation, pour être heureux, il faut fermer ses yeux face à l'immensité du néant dans lequel s'engouffrent nos existences. Comment vivre dans un monde où tout le monde est continuellement heureux ?

Tout d'abord, il faut être aveugle. Ne pas voir que la vie ne mène à rien et qu'après les congés payés il y a toujours le retour à la routine du boulot et qu'après tout ça il y a la retraite et encore après qu'il n'y a plus rien. Il faut ne pas s'apercevoir que les collègues au bureau ne sont pas des amis et que pour qu'ils le soient il faudrait peut-être qu'ils nous connaissent. Il faut ne pas voir que toutes les entreprises, quelles qu'elles soient, exploitent leurs employés en leur faisant croire qu'elles les font vivre. C'est bien plutôt le contraire. Ils ont compris ça depuis longtemps au 919 et c'est la raison pour laquelle ils sont si allègrement malheureux et dépressifs.

Ensuite, il faut être positif. Il faut se réjouir du fait qu'on peut acheter toutes ces choses inutiles avec l'argent qu'on gagne. Il faut être content de pouvoir partir en vacances en même temps que tout le monde et se taper des heures d'embouteillages, de pouvoir profiter des 35 heures pour aller faire les magasins un jour de plus. Il faut être heureux de profiter du week-end pour faire les soldes, la vidange de la voiture et changer la machine à laver. Il faut être heureux de prendre une semaine de congés pour faire ses analyses médicales, s'occuper de son petit intérieur et avoir enfin " du temps pour ne rien faire ". Notez cette optimisme béat et la puissance de persuasion qu'il leur faut : ils se réjouissent d'avoir enfin " du temps pour ne rien faire " alors que nous passons notre temps à ne rien faire ! Faire avancer des statistiques, faire grossir des chiffres de vente et faire grimper le prix de titres boursiers, je n'appelle pas faire quelque chose de sa vie…

Enfin, il faut être inlassablement grégaire. Un mouton, un gentil petit mouton au teint tout rose et aux dents bien blanches : voilà à quoi ressemble le vivant de notre époque. La devise du vivant est " si les autres le font, il faut bien que je le fasse aussi ". On ne sait pas pourquoi, mais on se rue pour aller voir le dernier film à la mode, on ne donne plus son avis pour rien, on court faire les soldes, on se meuble tous chez Ikéa : chez tout le monde le même salon, la même table basse et la même vaisselle. On s'habille pareil, on écoute la même musique, on mange la même bouffe, on meurt des mêmes choses, on s'indigne sur les mêmes choses au même moment : on fait tout ensemble ce qui revient à dire qu'on ne fait rien.


Remède : pour échapper à la fadeur et la routine de la vie, je ne vois malheureusement qu'une seule solution : ne plus vivre dans le monde rose bonbon qu'on nous propose. Vivre sa petite déprime bien personnelle, bien à soi avec ses petits moments de spleen rien qu'à soi, s'enfoncer dans son petit trou et fermer doucement la porte. Tout seul dans le sombre, on est malheureux mais on existe, encore un petit peu : on est un mort-vivant mais on est bien. Rater sa vie reste décidément le seul moyen d'exister correctement.

Sombrement votre,
Le professeur Nawak le 14 février 2001

 

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