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La nuit était hachurée de fureur oblique et blanche, comme un poitrail d'ébène lacéré par l'éclat clinique d'une lame trop rapide pour l'œil. Parfois, un hurlement rauque répondait à l'appel aveuglant d'un éclair qu'on ne voyait nulle part. Les fenêtres ouvertes laissaient rentrer l'envahisseur innombrable, froid, implacable, qui frappait les carreaux, le balcon, faisant courber les plantes à moitié noyées dans leurs pots à la terre quasi immergée. L'orage était digne d'Hollywood, et les lampadaires impassibles semblaient soudain des chefs opérateurs de génie sachant traiter l'image pour faire ressortir ces trombes d'eau comme par magie. Quand donc cela cesserait-il ? Faudrait-il que les volets soient arrachés de leurs gonds, que les voitures ploient sur elles mêmes, qu'un homme se fasse terrasser par un éclair, faudrait-il un sacrifice à la hauteur de ce déluge pour que les éléments se calment ? Le ciel était-il donc assoiffé de catastrophe, la fureur l'habitait-elle à ce point ?
A quelques centimètres de cette guerre élémentaire, le calme régnait. Sur la platine CD, Portishead laissait s'écouler les mélopées vaporeuses qui venaient flotter dans l'air, bondissant sur les rythmes profonds des basses de la section rythmique. Dans un coin de la pièce, une lampe éclairait timidement à quelques pas, comme si elle craignait de se faire remarquer. Plus loin, sur une étagère, deux lanternes regardaient leurs entrailles partir en fumée lumineuse, projetant des augures en clair obscur sur le mur crème.
Adoptant les contours biologiques et doux d'un fauteuil à l'armature simple, bois clair et tissus blanc, un corps faisait son possible pour se faire oublier. Les bras sur les bras du fauteuil, le dos calé sur le dos, les jambes suivant le contour ondoyant des pieds, on aurait pu l'ignorer s'il n'avait été vêtu de noir. A sa droite, posé négligemment sur le canapé trois places un peu raide, un corps de femme, un peu raide lui aussi, tentait de trouver une position confortable avec une grande économie de moyens. On aurait dit qu'un peintre leur laissait le temps de prendre la pose idéale, celle qui s'était imprimée au fond de son esprit, lors d'un rêve éveillé, et que rien ne pourrait effacer sauf la vision de la toile une fois celle-ci exécutée.
L'orage parachutait ses troupes intrépides sur l'asphalte de la rue, ignorant la quiétude surnaturelle ayant pris ses quartier entre ces quatre murs blafards. Rien ne semblait pouvoir troubler cette veillée à la fois étrange et poignante. Un homme et une femme, tous deux jeunes et apprêtés, vêtements sombres comme leurs mines, comme partis à la chasse immobile à la gravité et aux idées noires. Leur cœur s'était-il mis au diapason de la musique, avait-il adopté le rythme hypnotisant des titres qui s'enchaînaient sans que personne ne s'en émeuve ? Ou bien suivait-il la cavalcade échevelée des nuages fous de rage ?
L'homme, quittant un instant son rôle de statue impassible, se pencha en avant pour cueillir délicatement la tasse écrue contenant un café encore fumant pour la porter à sa bouche. Il but une petite gorgée, grimaça sous la morsure du liquide trop chaud, et reposa le récipient sur la table basse, en un mouvement fluide et gracieux. La femme passa une main dans ses cheveux mi-longs, très sombres, encadrant son visage lumineux comme pour en faire ressortir les traits émouvants. Ses grands yeux un peu fatigués suivaient les gestes économes de son partenaire. L'atterrissage sûr de la tasse fût troublé par un coup de tonnerre plus proche qui fit tressaillir l'homme. Un peu de café occupa le plus de place possible dans la soucoupe. L'homme porta son index à la bouche pour le sucer et ainsi en nettoyer la surface et tenter d'en soulager le léger élancement.
ll inspira profondément, et se cala à nouveau dans son fauteuil, signifiant tacitement la fin du premier acte.
Comme sentant qu'elle risquait de perdre la vedette, de voir son rôle oublié par les critiques invisibles, la femme fit un panoramique sur l'appartement, son regard glissant à la surface des choses, évitant soigneusement de couvrir l'espace réduit qu'occupait l'homme. Il restait malgré tout présent à la lisière de son champ de vision, sur la gauche. Lorsqu'il ne faisait aucun mouvement, son existence s'en trouvait anéantie. Ses narines palpitèrent légèrement, une fois, masquant un bâillement irrépressible. Ne sachant comment répondre à l'homme, elle se pencha lentement pour attraper sa tasse et boire une gorgée de café. Bien que très chaud, le liquide ne lui fit pas de mal, comme si elle était parvenue, elle, à dompter l'ennemi et les éléments : un éclair tenta de la déconcentrer, mais toute entière à sa victoire sur l'homme elle l'ignora.
Froissé, l'homme l'était. Ses sourcils se rapprochèrent imperceptiblement et son front tressaillit de concert. Il devait reprendre le dessus. Il regarda la femme, tentant de capturer son regard dans le sien, comme deux lutteurs qui s'empoignent et tentent de renverser l'autre. Il se concentra, ses paupière inférieures remontant légèrement sur l'iris noisette de ses yeux. Rien n'y fit, la femme demeura vestale. Il replia le bras pour sacrifier une cigarette, une de plus. Il fit sortir la fumée de ses narines, comme un taureau furieux, après avoir creusé ses joues, comme s'il était fier de sa maigreur extrême. Son coude anguleux se posa subrepticement sur l'accoudoir, puis glissa vers l'extérieur pour quitter cette position qui le meurtrissait. Erreur de jugement de l'homme qui avait oublié, pendant un court instant, que ses articulation sont trop vives pour supporter le moindre contact avec une matière trop rigide. Pour masquer son embarras, il prit une seconde bouffée, plus profonde.
La femme était non pas ronde, mais voluptueuse. Ses bras semblaient plus imposants que ceux de l'homme, mais elle renvoyait malgré tout une image d'extrême beauté, de sensualité mal vécue. Peut-être l'angle des pieds, un peu trop aigu, trahissait-il son léger malaise. Ne ressentant pas le besoin impérieux de fumer, elle chassa une mèche ondulée de son front, comme un insecte bourdonnant. Elle arqua les sourcils, comme si une idée soudaine venait de naître derrière son front poli d'albâtre. A nouveau, ses narines s'arrondirent. Elle tourna légèrement la tête vers la droite, pour voir à travers la fenêtre l'évolution du suicide liquide. La pluie semblait diminuer d'intensité. Plus que quelques minutes, et le calme aux fortes senteurs de terre viendrait bénir les gouttes mortes aux combat. Beth Gibbons semblait pleurer en entamant "Roads". La femme porta son regard sur la platine. Le morceau les atteignait au plus profond de leur être depuis deux minutes cinquante sept secondes. Étrange comme la perception du temps peut varier selon les situations. Ils avaient l'impression d'écouter ce morceau depuis toujours, alors qu'il n'était parmi eux que depuis deux minutes cinquante sept. Que peut-on dire ou faire en deux minutes cinquante sept ? Rien. Ou si peu. Depuis combien de temps la pluie battait-elle le pavé ? Un quart d'heure, vingt minutes ? Déjà, elle semblait lasse, comme si toute colère avait quitté les cieux aveugles.
L'homme esquissa un sourire discret. Il posa l'index, le majeur et le pouce à l'angle de sa mâchoire, et fit jouer ses muscles maxillaires en serrant les dents par intermittence. Sa cigarette finissait de s'éteindre dans le cendrier, et il ne savait comment occuper sa main. Il regarda encore la femme, dans une dernière tentative de capter son regard, à la dérobée, mais sans succès, une fois de plus.
Se sentant observée, elle concentrait toutes ses forces sur les dernières gouttes, retardataires, cavalerie du ciel inutile, ultimes kamikazes aqueux. Surtout, ne pas rentrer dans le jeu de l'adversaire, rester sur ses gardes, prévoir chaque attaque pour mieux la détourner. Elle sentait ses paumes devenir moites. Elle décroisa ses jambes, puis les recroisa, inversant leur position respective pour lutter contre la chaleur qui s'accumulait au point de contact des deux peaux. Elle prit une courte inspiration, comme un hoquet, et ses paupières s'éloignèrent l'une de l'autre. Ce frémissement inattendu la troubla plus qu'elle ne le voulait.
L'homme percevait bien le changement dans le silence. Quelque chose se passait. "Glory Box" aurait-il réussi à troubler la femme de façon plus profonde que les dix morceaux précédents ? Non, c'était plus fort que ça. Peut-être la fin proche de l'orage marquait-il un tournant qu'il fallait percevoir à tout prix, indice indispensable dans ce jeu de piste immobile. La pluie ne faisait déjà plus office d'arbitre, et les règles n'avaient ainsi plus cours. La femme l'avait senti instinctivement, quelques secondes avant l'homme.
Lentement, il décolla son dos du fauteuil, se pencha en avant, comme un chat qui ne peut plus lâcher sa proie des yeux : petite poussière sur le tapis, tache lumineuse sur un mur, feuille de papier frémissant sous le vent… "Lorette ?" La regard de la femme décrit une parabole parfaite, partant de la fenêtre, survolant le parquet sans être freiné, puis remontant vers le bas du visage de l'homme. Sa bouche, restée entrouverte après la seconde syllabe prononcée, laissait apparaître la fine ligne nacrée des deux incisives supérieures. Lorsque la dernière goutte vint pleurer sur le sol, ils s'embrassèrent.
Gothic - 19 août 2001
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