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Finalement, ça avait été assez rapide. Quelques années. Une décennie tout au plus. En tout cas, ça avait été radical. Ne serait-ce que dans son village, combien en restait-il ? Voyons voir, une petite dizaine : la femme de l'adjoint au maire ; Robert, l'artisan potier ; le fils du viticulteur, Moussain ; le vendeur de produits macrobiotiques, forcément : un végétarien ; une des deux infirmières, mais il ne se rappelait plus si c'était Annie ou Yasmina ; bon et puis quelques autres encore, il fera une liste complète au besoin. Et bien sûr : lui. Bénie soit la providence divine qui avait épargné quelques brebis de la maladie de la vache folle ! L'image le fit rire. Deux secondes. Puis, il revit Audrey, tremblante, incapable de prononcer le moindre mot, l'air hagard. Audrey et son cerveau grêlée de trous. Et une boule lui étreignit la gorge.
Au début du siècle, tous les experts s'étaient plantés en beauté sur l'étendue du désastre à venir. Les estimations balançaient entre quelques dizaines de victimes et plusieurs milliers. Grand maximum, chiffraient les plus pessimistes. Le pire, c'est qu'ils étaient sûrement sincères. Espérons que les scientifiques aient été parmi les premiers à devenir fou, pour ne pas voir l' étendue de leur erreur, s'amusait-il encore (décidément, il avait le cœur à la gaudriole, aujourd'hui.) D'un autre côté, imaginons que leurs calculs soient tombés justes. Imaginons que les spécialistes en épidémiologie, comme on dit, aient annoncé : " Voilà, d'après nos estimations, il faut s'attendre à ce que l'ampleur de la maladie soit gigantesque. Sur notre territoire, elle pourrait décimer les 4/5ème de la population ". Vous imaginez la panique ? ! Désormais conscient d'être en sursis, le monde aurait mal vécu, oh oui très mal, complètement déprimé, le pauvre monde. Ou alors, très bien. Il aurait profité de ses dernières années pour se lancer dans des bacchanales folles. Oublié le sida, aux oubliettes. On s'enchevêtre à qui mieux-mieux, on s'adonne aux drogues les plus hasardeuses, aux expériences sexuelles les plus folles. On assouvit ses fantasmes les plus pervers…
Oui, finalement, il aurait mieux valu savoir avant. Quand Audrey a manifesté les premiers signes de la maladie, quand elle a commencé à perdre l'équilibre, la mémoire, la lucidité (dans l'ordre), 40 millions de personnes étaient déjà ad patres, ou pas loin, en France, pareil au Royaume-Uni, 8 millions au Portugal, 4 en Suisse…bref, ça n'allait pas fort en Europe. Ça ne va pas mieux, aujourd'hui, un an plus tard. Mais, on s' est habitué. Un peu dans le même état d'esprit que les dinosaures, après qu' ils se soient pris leur météorite sur le coin de la gueule : tous nos proches sont morts, très vite, on respire un coup et la vie continue. L' analogie est peut-être pas très appropriée, remarquez, parce que, au bout du compte, pour les dinosaures, la vie a pas continué longtemps après…ÇA. Il ne se rappelait plus pourquoi d'ailleurs, l'air irrespirable, l'ennui… mais le fait était là : des dinos, y' en avait plus la queue d'un ! Aujourd'hui, ça devait être notre tour. C'était l'heure de la grande lessive sur Terre. Pour en revenir au fait que l' on se soit habitué, songeait-il derechef, il y a aussi que, depuis 6 mois, on n' est plus les seuls à se sentir tout seul : les américains, nous ont rejoint, chantonnait-il presque, en entamant une, toute personnelle, danse de saint-guy. Parce que, bon, que les africains soient épargnés par la maladie, passe encore ! D' une part, il sont trop pauvres pour disposer d'une industrie agroalimentaire de qualité, capable d' approvisionner plusieurs millions de ses concitoyens avec une bonne viande, nourrie avec des bouts de ses congénères, plus un peu de merde, pour le goût. De deuze, ils ont le virus du Sida. C'est pas mal, déjà, comme fléau !
En tout cas, si les africains ont déjà tout ce qu' il faut comme emmerdes sur les bras, que les américains puissent être épargnés par la maladie, ça, c'était vraiment pas juste, Calimérosait-il. Car, il fallait voir comment ils pavoisaient de l' autre côté de l' Atlantique : " C' est de votre faute, fallait nourrir votre viande avec de la bonne bouffe. Comme nous. Nous, on a niqué toute la forêt vierge pour y installer nos bêtes. Mais, ça valait la peine. Elles y sont bien. A l'aise. Y' a de la place, de la bonne herbe pour se goinfrer et plus un arbre qui gène. Nos vaches, elles sont saines, elles s' attrapent pas de prions comme les vôtres. Oh, non, vraiment, on vous plaint ! Vous voulez qu'on vous tricote un autre plan Marshall ? " Et puis, quand même, parce que Dieu est magnanime, partageur et pas avare de ses richesses, ils l'ont chopé aussi, les américains, le prion. Enfin ! ont soupiré les survivants européens. Lui, en tout cas, il a soupiré. Puis pleuré un peu, juste après, quand il a repensé à Audrey. Dans ce revirement de situation, le plus drôle (enfin, façon de parler, parce qu' il y a des limites au cynisme), c' est que les chercheurs américains ont eu beau se creuser la cervelle -tant qu'ils en avaient encore-, remonter les filières de production et de distribution, faire tout un tas d'analyses, ils n'ont jamais réussi à comprendre comment leurs vaches étaient devenues folles et leur avaient ensuite refilé la maladie.
C'est Dieu, y' a pas de doute !, psalmodiait-il à haute voix. Et il avait pas été très cool d'ailleurs, sur ce coup là. C'est vrai, quoi, frapper des gens aussi croyants, on avait pas idée. Pas sympa, de la part du tout-puissant de mordre la main qui vous a si bien nourri. Et, en plus, avec une de ces violences ! Depuis 3 mois, les morts s'accumulaient à une cadence hallucinante. Comme pour rattraper le retard. Ah, cette manie des américains de toujours vouloir être les premiers, je vous jure ! Si on avait que ça à penser, on les plaindrait presque. Et d'après ce qu'il avait entendu à la radio - les émeutes, les lynchages-, il semblerait bien que l' aigle du patriotisme et l' ange de la foi aient, tous deux, pris un sérieux coup dans l'aile. La folie n' épargne rien. Nous sommes le 2 mai. Le temps est clair. Le soleil est ce qu'il est, maussade, mais, au moins, il est là, présent, à vous réchauffer de sa chaleur, fut-elle timide. Un chien errant passe à toute allure devant son portail. Dans le ciel, très haut, un oiseau de proie décrit de larges cercles. Il abaisse son regard sur la vieille vache de Jean-Yves, en train de paître, paisiblement, dans l'enclos de son propriétaire, mort, bien entendu. Quelque part, un téléphone se met à sonner, causant un léger accroc dans le voile de silence qui habille la campagne. Il a sonné longtemps. Dans le vide. Puis, plus rien. Il est rentré chez lui, parce qu'il avait un peu froid. Demain, il ira voir l'infirmière qui est encore en vie, Annie ?,Yasmina ? Yasmannie ?, parce que, tout de même, ça l'inquiète, un peu, ces petits trous de mémoire.
Ray Tuhl 12 avril 2001
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